{"id":215,"date":"2017-01-06T14:13:56","date_gmt":"2017-01-06T13:13:56","guid":{"rendered":"http:\/\/genevieveruiz.com\/en\/?p=215"},"modified":"2017-03-07T11:50:53","modified_gmt":"2017-03-07T10:50:53","slug":"la-nuit-ne-disparaitra-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/la-nuit-ne-disparaitra-pas\/","title":{"rendered":"\u00abLa nuit ne dispara\u00eetra pas\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Luc Gwiazdzinski est n\u00e9 trop tard. Trop tard pour explorer le monde, chaque parcelle de la Terre \u00e9tant d\u00e9sormais cartographi\u00e9e. Lorsque le futur directeur de l\u2019Institut de g\u00e9ographie de l&#8217;Universit\u00e9 de Grenoble a choisi son sujet de th\u00e8se \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, il a opt\u00e9 pour la nuit. Car l\u2019obscurit\u00e9 repr\u00e9sente encore un territoire mal connu des chercheurs et des politiques. \u00abIl s\u2019agissait d\u2019une terra incognita, une terre vierge sur laquelle nous ne poss\u00e9dions pratiquement aucune donn\u00e9e\u00bb, explique Luc Gwiazdzinski. Surtout, personne ne s\u2019int\u00e9ressait au sujet. Le g\u00e9ographe compare son objet de recherche au Far West am\u00e9ricain: \u00abLa nuit est un espace en friche et peu peupl\u00e9. Sa population est majoritairement masculine et plut\u00f4t jeune. Sa conqu\u00eate progressive g\u00e9n\u00e8re des tensions dans les villes, entre les populations qui dorment, celles qui travaillent et celles qui se divertissent.\u00bb En 2016, les choses ont \u00e9volu\u00e9: plus personne ne se moque de la question de la nuit et le champ de recherche des \u00abnight studies\u00bb se structure peu \u00e0 peu. Luc Gwiazdzinski a publi\u00e9 de nombreux ouvrages et articles pour mieux comprendre les \u00e9volutions de la vie nocturne. De Paris \u00e0 S\u00e3o Paulo, en passant par Gen\u00e8ve et Lausanne, on a fait appel \u00e0 son expertise pour faire face aux nouveaux enjeux de la nuit. En 2016, deux de ses livres ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9dit\u00e9s, \u00abLa nuit, derni\u00e8re fronti\u00e8re de la ville\u00bb et \u00abLa ville 24 heures sur 24\u00bb. Nous avons joint ce noctambule inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 pour une longue conversation, apr\u00e8s le coucher du soleil.<\/p>\n<p><strong>Les scientifiques et les politiciens peinent \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la nuit. Pourquoi? <\/strong>On \u00e9tudie beaucoup la ville de jour, mais sa dimension nocturne est fr\u00e9quemment oubli\u00e9e. Pourtant, en d\u00e9cembre, l\u2019obscurit\u00e9 occupe les deux tiers d\u2019une journ\u00e9e! Cette amn\u00e9sie touche \u00e0 la fois les politiciens, les scientifiques et les urbanistes. Comme si nos villes ne devaient fonctionner que durant les horaires d\u2019ouverture des bureaux. A l\u2019heure o\u00f9 tout est cartographi\u00e9, la situation semble \u00e9trange. Mais la nuit reste un temps d\u2019arr\u00eat, r\u00e9serv\u00e9 au repos. Historiquement, la nuit \u00e9tait le temps du couvre-feu. Il n\u2019y avait que les artistes, les f\u00eatards et les comploteurs qui veillaient. Maintenant encore, pour les autorit\u00e9s, la nuit ne se per\u00e7oit souvent que sous l\u2019angle du contr\u00f4le et de la r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Il existe d\u2019autres explications plus physiologiques \u00e0 ce d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour la nuit. 90% des perceptions humaines proviennent de la vue. Dans l\u2019obscurit\u00e9, nous perdons notamment la vision des couleurs, ainsi que l\u2019appr\u00e9ciation de la vitesse et des distances. C\u2019est la nuit \u00e9galement que nos performances mentales sont les plus mauvaises, en particulier entre 3 et\u00a0 5 heures du matin.<\/p>\n<p><strong>La nuit est aussi un terme compliqu\u00e9 \u00e0 d\u00e9finir\u2026 <\/strong>En effet, peu de mots poss\u00e8dent autant de significations que la nuit. Elle correspond \u00e0 tout ce qui est ind\u00e9termin\u00e9, \u00e0 l\u2019ignorance. De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, la nuit est un symbole n\u00e9gatif, elle est associ\u00e9e \u00e0 la mort et aux cauchemars. Les t\u00e9n\u00e8bres sont le domaine du diable. Cette approche est pr\u00e9sente dans la plupart des mythes cr\u00e9ateurs. La nuit est encore synonyme de transgression des normes: c\u2019est le moment de la f\u00eate, de l\u2019\u00e9rotisme, mais aussi de la contestation politique. Durant mes recherches, j\u2019ai d\u00e9couvert une \u00e9trange co\u00efncidence: dans la plupart des langues, le mot nuit est compos\u00e9 du chiffre huit, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une n\u00e9gation\u2026<\/p>\n<p>De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, la nuit est un espace-temps difficile \u00e0 cerner. Il d\u00e9limite g\u00e9n\u00e9ralement un intervalle compris entre 22 heures et 6 heures du matin, durant lequel l\u2019activit\u00e9 humaine s\u2019effondre. Mais dans nos environnements urbains artificialis\u00e9s, il existe une p\u00e9riode interm\u00e9diaire que l\u2019on peut qualifier de \u00abnon-jour\u00bb pendant laquelle de nombreuses activit\u00e9s diurnes continuent \u00e0 s\u2019exercer alors que d\u2019autres, propres \u00e0 la nuit, se cr\u00e9ent. La nuit proprement dite, c\u2019est-\u00e0-dire la p\u00e9riode o\u00f9 les activit\u00e9s sont le plus r\u00e9duites, se situe d\u00e9sormais dans une tranche horaire comprise entre 1h30 et 4h30. Plus la m\u00e9tropole est grande, plus cette tranche diminue.<\/p>\n<p><strong>Vous parlez d\u2019une \u00abcolonisation progressive de la nuit\u00bb. Qu\u2019entendez-vous par l\u00e0? <\/strong>La conqu\u00eate de la nuit a une longue histoire, en lien avec la progression de l\u2019\u00e9clairage public et la capacit\u00e9 du pouvoir \u00e0 contr\u00f4ler la population. Car c\u2019est durant la nuit que les attaques surprises avaient lieu et que les complots se fomentaient. L\u2019\u00e9clairage public s\u2019est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 d\u00e8s le XIXe si\u00e8cle. Son objectif a longtemps \u00e9t\u00e9 purement fonctionnel. Un nouveau paradigme s\u2019est impos\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980, avec la mise en valeur spectaculaire des monuments et des espaces publics. La lumi\u00e8re cherche \u00e0 mettre la ville en sc\u00e8ne, c\u2019est un outil marketing qui vise \u00e0 attirer les touristes et \u00e0 donner une identit\u00e9 nocturne particuli\u00e8re \u00e0 chaque cit\u00e9.<\/p>\n<p>Tout cela va de pair avec le ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00abgrignotage\u00bb de la nuit. On dort une heure de moins que nos a\u00efeux, car on profite des animations nocturnes et des m\u00e9dias qui n\u2019arr\u00eatent plus leur diffusion. De nombreux transports publics, services et commerces restent d\u00e9sormais accessibles tard. Certains observateurs parlent de \u00abmassification\u00bb de la nuit. Auparavant royaume des artistes et des intellectuels, la nuit serait devenue normative, st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e et aurait perdu de sa sp\u00e9cificit\u00e9. Au point que certaines discoth\u00e8ques branch\u00e9es de New York ouvrent d\u00e9sormais le jour, afin que les f\u00eatards pointus ne voient pas leurs lieux favoris pollu\u00e9s par Monsieur Tout-le-monde\u2026<\/p>\n<p><strong>Quel est le r\u00f4le des nouvelles technologies dans cette conqu\u00eate?<\/strong> Internet et les r\u00e9seaux sociaux jouent \u00e9videmment un r\u00f4le important dans cette colonisation de la nuit. Parce qu\u2019ils ont acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 la mise \u00e0 disposition des services 24h\/24 et parce qu\u2019ils permettent d\u2019entrer en contact avec les autres \u00e0 tout instant. Mais les nouvelles technologies ont surtout engendr\u00e9 une mondialisation temporelle: on est en connexion permanente avec des gens du monde entier, c\u2019est la nuit pour les uns, le jour pour les autres, mais tout fonctionne en continuum. De plus en plus d\u2019entreprises g\u00e8rent des projets 24h\/24 avec des bureaux r\u00e9partis dans le monde entier: les \u00e9quipes europ\u00e9ennes commencent le travail, elles passent le relais \u00e0 leurs coll\u00e8gues am\u00e9ricains en fin de journ\u00e9e, et ainsi de suite en passant par l\u2019Inde, le Japon et l\u2019Australie. C\u2019est une r\u00e9volution!<\/p>\n<p><strong>La nuit n\u2019existe donc plus\u2026 <\/strong>Au XIXe si\u00e8cle, la volont\u00e9 de triompher d\u00e9finitivement de la nuit existait dans certains cercles. Mais cette utopie n\u2019est pas devenue r\u00e9alit\u00e9, pour des raisons techniques notamment. Non, la nuit existe toujours et elle ne peut pas dispara\u00eetre. Il s\u2019agit d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 physique et physiologique. L\u2019organisme humain est rythm\u00e9 par le jour et la nuit, m\u00eame chez les non-voyants. D\u2019ailleurs, les statistiques montrent que 70% de la population se couche entre 22h et minuit. Ce qui a chang\u00e9, c\u2019est que la nuit ne correspond plus seulement \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 biologique. Le citadin \u00e9volue dans un univers artificialis\u00e9 o\u00f9 les signaux naturels qui rythment les journ\u00e9es \u00e0 la compagne, comme le chant du coq, n\u2019existent plus. Ils ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par un cadre l\u00e9gal, ainsi qu\u2019une offre de services particuliers. En effet, certaines activit\u00e9s sont interdites la nuit et la s\u00e9curit\u00e9 est renforc\u00e9e. Certains tarifs sont r\u00e9duits alors que d\u2019autres sont plus \u00e9lev\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Un chapitre de votre livre \u00abLa nuit, derni\u00e8re fronti\u00e8re de la ville\u00bb est intitul\u00e9\u00a0 \u00abLa nuit, un syst\u00e8me sous contrainte\u00bb. Qu\u2019est-ce que cela signifie? <\/strong>La nuit est un espace-temps limit\u00e9. Le soir, l\u2019espace public se r\u00e9tr\u00e9cit en taille, en vari\u00e9t\u00e9 et en qualit\u00e9. L\u2019individu dispose d\u2019une surface accessible moindre qu\u2019en journ\u00e9e, compte tenu des nombreux commerces et lieux publics ferm\u00e9s. La ville ressemble \u00e0 un oc\u00e9an sombre parsem\u00e9 d\u2019\u00eelots o\u00f9 les activit\u00e9s continuent. Les distances de transport s\u2019allongent. L\u2019acc\u00e8s au centre-ville se complique. Ce sont les ponts-levis modernes.<\/p>\n<p>La nuit ne repr\u00e9sente pas non plus un temps de libert\u00e9, contrairement aux st\u00e9r\u00e9otypes. Les s\u00e9gr\u00e9gations s\u2019y font plus fortes. Les loisirs et les transports nocturnes sont chers et une s\u00e9lection bas\u00e9e sur des crit\u00e8res d\u2019apparence se fait \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la plupart des \u00e9tablissements, chose impensable le jour. Bref, la nuit, la mixit\u00e9 sociale n\u2019est qu\u2019illusion. On ne se m\u00e9lange pas. Tr\u00e8s peu de pi\u00e9tons et de cyclistes circulent dans la ville entre 1 heure et 7 heures. Plus on avance dans la nuit, plus la population est jeune et masculine. Le nombre de femmes diminue des deux tiers entre 20 et 22 heures. On en croise ensuite de moins en moins et toujours accompagn\u00e9es. Tout cela me fait dire qu\u2019il n\u2019y a pas qu\u2019une, mais plusieurs nuits urbaines, en fonction des quartiers, de l\u2019heure et des milieux sociaux.<\/p>\n<p><strong>Quels sont les conflits auxquels sont d\u00e9sormais confront\u00e9es les villes?<\/strong> Les tensions diff\u00e8rent d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre. D\u2019autant plus que certaines m\u00e9tropoles se sont sp\u00e9cialis\u00e9es dans une dimension nocturne particuli\u00e8re. Ibiza l\u2019est par exemple dans la festivit\u00e9. Londres, Tokyo ou New York sont des villes globales o\u00f9 tout fonctionne 24h\/24. Il y a aussi des villes de flux, aux abords des grandes gares ou a\u00e9roports\u2026 Mais de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, la nuit cristallise des enjeux \u00e9conomiques, politiques et sociaux fondamentaux. La ville qui travaille \u2013 je rappelle qu\u2019en Europe 18% des employ\u00e9s travaillent de nuit \u2013, la ville qui s\u2019approvisionne, la ville qui produit, la ville qui se d\u00e9place, la ville qui s\u2019amuse et la ville qui dort ont des difficult\u00e9s \u00e0 coexister. Des conflits \u00e9clatent entre ces entit\u00e9s aux temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes. Des voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent aussi pour sauver la nuit de la pollution lumineuse, qui augmente de 10% par an depuis 1980. Ces difficult\u00e9s obligent les acteurs \u00e0 inventer de nouvelles formes de r\u00e9gulation et de gouvernance. Des postes de maires de nuit sont par exemple cr\u00e9\u00e9s, comme \u00e0 Amsterdam. Certaines villes ont organis\u00e9 des Etats g\u00e9n\u00e9raux de la nuit, institu\u00e9 des chartes nocturnes, mis en place un r\u00e9seau de correspondants, etc. La nuit se mue en territoire d\u2019innovation.<\/p>\n<p><strong>Allons-nous vers une ville qui fonctionne 24h\/24?<\/strong> La tendance va vers un r\u00e9tr\u00e9cissement de la nuit et vers l\u2019instauration d\u2019oasis de temps continu qui proposeraient des bouquets de services. Mais celle-ci ne dispara\u00eetra pas. Parce qu\u2019elle est indispensable \u00e0 la vie. Et parce que l\u2019\u00eatre humain est profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l\u2019alternance jour\/nuit, biologiquement, culturellement et socialement. Beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui structurent nos vies sont li\u00e9s \u00e0 la nuit: les amiti\u00e9s, l\u2019alcool, le sexe ou les nuits blanches symbolisent autant de rites de passages dans une soci\u00e9t\u00e9 qui n\u2019en compte plus beaucoup. Qui serait pr\u00eat \u00e0 renoncer \u00e0 cela? La vision de la nuit est tr\u00e8s influenc\u00e9e par des valeurs culturelles qui mettent du temps \u00e0 changer. Les nuits ne sont pas les m\u00eames en Suisse qu\u2019en Espagne, en France ou au Br\u00e9sil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le g\u00e9ographe fran\u00e7ais Luc Gwiazdzinski explore la nuit depuis de nombreuses ann\u00e9es et sur plusieurs continents. Il raconte comment cet espace-temps a \u00e9t\u00e9 conquis par l\u2019Homme et par la mondialisation.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[11],"tags":[],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215"}],"collection":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=215"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":289,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/215\/revisions\/289"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=215"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=215"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=215"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}