{"id":200,"date":"2011-06-01T14:09:36","date_gmt":"2011-06-01T12:09:36","guid":{"rendered":"http:\/\/genevieveruiz.com\/en\/des-adolescents-qui-se-decouvrent-sans-papiers\/"},"modified":"2017-01-10T11:19:47","modified_gmt":"2017-01-10T10:19:47","slug":"des-adolescents-qui-se-decouvrent-sans-papiers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/des-adolescents-qui-se-decouvrent-sans-papiers\/","title":{"rendered":"Des adolescents qui se d\u00e9couvrent sans-papiers"},"content":{"rendered":"<p>Des jeunes a priori comme les autres. Ils vont \u00e0 l\u2019\u00e9cole, font du sport, sortent avec leurs amis. Mais ils portent un lourd secret: ils ne poss\u00e8dent pas d\u2019autorisation de s\u00e9jour et peuvent \u00eatre renvoy\u00e9s \u00e0 tout moment dans leur pays d\u2019origine, qu\u2019ils connaissent souvent \u00e0 peine. C\u2019est \u00e0 l\u2019adolescence, lorsqu\u2019ils doivent renoncer au voyage d\u2019\u00e9tude de leur classe, qu\u2019ils prennent conscience de leur statut et de ses cons\u00e9quences pour leur futur. Une situation difficile \u00e0 accepter, comme l\u2019explique Myrian Carbajal, professeure \u00e0 la Haute \u00e9cole fribourgeoise de travail social. P\u00e9ruvienne d\u2019origine, elle se consacre depuis plusieurs ann\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9tude des communaut\u00e9s latino-am\u00e9ricaines sans statut l\u00e9gal.<\/p>\n<p><strong>H\u00c9MISPH\u00c8RES Pourquoi les jeunes sans statut l\u00e9gal ne d\u00e9couvrent-ils leur situation qu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence? MYRIAN CARBAJAL <\/strong>Ces jeunes sont arriv\u00e9s en Suisse \u00e9tant enfants. Leurs m\u00e8res, pour qui le statut de \u00absans-papiers\u00bb repr\u00e9sente un immense stress, les prot\u00e8gent et essaient de ne pas leur transmettre cette anxi\u00e9t\u00e9. Ces jeunes grandissent donc dans une relative normalit\u00e9, en allant \u00e0 l\u2019\u00e9cole et en ayant des loisirs. Certains obtiennent de bons r\u00e9sultats scolaires, d\u2019autres non, certains entretiennent des relations conflictuelles avec leurs parents, d\u2019autres non, comme dans n\u2019importe quelle famille. Lorsque ces jeunes filles et gar\u00e7ons deviennent adolescents, ils sont souvent fiers de leur identit\u00e9 latino-am\u00e9ricaine car les qualit\u00e9s habituellement attribu\u00e9es \u00e0 ces cultures, comme la chaleur humaine et la d\u00e9contraction, sont valoris\u00e9es. Mais ils se sentent d\u2019ici et leur langue de r\u00e9f\u00e9rence est le fran\u00e7ais.<\/p>\n<p><strong>Quand apprennent-ils qu\u2019ils n\u2019ont pas de statut l\u00e9gal?<\/strong> C\u2019est par petites \u00e9tapes que ces filles et gar\u00e7ons d\u00e9couvrent et int\u00e9riorisent leur condition d\u2019ill\u00e9galit\u00e9 et les stigmates qui en d\u00e9coulent. Cela commence en g\u00e9n\u00e9ral par le renvoi d\u2019un proche, mais cela peut rester assez vague. C\u2019est en g\u00e9n\u00e9ral lorsqu\u2019ils ne peuvent pas prendre part au voyage d\u2019\u00e9tude de leur classe, vers 15 ans, que le premier choc arrive. Puis vient la question du permis de conduire, les premiers stages et la confrontation au march\u00e9 du travail. Cette d\u00e9couverte peut parfois se faire plus t\u00f4t pour quelques jeunes, qui ont d\u00fb assumer certaines t\u00e2ches administratives dans leur famille comme des traductions ou des r\u00e9dactions de lettres officielles. Ils ont ainsi pu se rendre compte de leur manque de statut juridique et des enjeux pour leur futur professionnel.<\/p>\n<p><strong>Comment vivent-ils la d\u00e9couverte de leur statut? <\/strong>Plus ou moins mal selon leurs ressources personnelles et familiales. Il est tr\u00e8s d\u00e9stabilisant d\u2019avoir grandi dans un pays et de se rendre compte qu\u2019on peut en \u00eatre renvoy\u00e9 \u00e0 tout moment. Ces filles et ces gar\u00e7ons sont scolaris\u00e9s ici et int\u00e8grent des valeurs comme l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la r\u00e9compense au m\u00e9rite, donc ils ont de la peine \u00e0 accepter leur statut. Pour certains, la frustration est telle qu\u2019ils se d\u00e9sinvestissent scolairement. Or plus ces jeunes le font, plus leur situation se complique d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 16 ans.<\/p>\n<p><strong>La situation est donc moins difficile pour ceux qui r\u00e9ussissent bien \u00e0 l\u2019\u00e9cole\u2026<\/strong> Oui, car ces jeunes retardent l\u2019entr\u00e9e dans la vie active et y arrivent mieux arm\u00e9s. Certains fr\u00e9quentent actuellement l\u2019universit\u00e9 ou une haute \u00e9cole. Leur situation reste \u00e9videmment probl\u00e9matique lorsqu\u2019ils doivent faire des stages ou trouver un travail d\u2019\u00e9tudiant. Pour celles et ceux dont les r\u00e9sultats ne permettent pas de continuer leur scolarit\u00e9 apr\u00e8s 16 ans, la situation est bloqu\u00e9e. Ils risquent de tomber dans la m\u00eame pr\u00e9carit\u00e9 que leurs parents, avec le m\u00eame type d\u2019emplois. Une nouvelle loi leur permettra peut-\u00eatre de trouver une place d\u2019apprentissage, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019approbation d\u2019une motion par le Conseil des Etats. Cela diminuera un peu leurs difficult\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Au vu de ces probl\u00e8mes, pourquoi les m\u00e8res font-elles venir leurs enfants en Suisse?<\/strong> Il faut comprendre que certaines de ces m\u00e8res se trouvent dans une logique de survie. Lorsqu\u2019elles inscrivent leur enfant \u00e0 l\u2019\u00e9cole suisse, elles pensent au pr\u00e9sent et pas \u00e0 quinze ans plus tard. Au d\u00e9part, elles \u00e9migrent dans l\u2019id\u00e9e d\u2019un s\u00e9jour court de deux ou trois ans. Elles laissent leurs enfants au pays sous la garde d\u2019un proche ou d\u2019une personne qu\u2019elles r\u00e9mun\u00e8rent. Mais la plupart du temps, leur s\u00e9jour temporaire se prolonge, car elles n\u2019arrivent pas \u00e0 \u00e9pargner autant qu\u2019elles le souhaiteraient et peinent \u00e0 stabiliser leur situation. Elles ne supportent alors plus la culpabilit\u00e9 de ne pas \u00eatre pr\u00e9sentes aupr\u00e8s de leurs enfants. L\u2019exemple d\u2019autres m\u00e8res qui ont fait venir leurs enfants les influence aussi. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019elles font venir les leurs.<\/p>\n<p><strong>Le fait de pouvoir donner une meilleure \u00e9ducation \u00e0 leurs enfants joue \u00e9galement un r\u00f4le?<\/strong> Oui, bien s\u00fbr, c\u2019est le grand espoir de ces m\u00e8res et souvent ce qui donne un sens \u00e0 leur vie en Suisse. Malheureusement il ne se r\u00e9alise pas toujours, et cela cr\u00e9e des tensions dans ces familles. Nous constatons \u00e9galement une grande diff\u00e9rence entre les enfants d\u2019\u00e9migr\u00e9es pauvres et peu \u00e9duqu\u00e9es, et ceux d\u2019\u00e9migr\u00e9es de la classe moyenne, de plus en plus nombreuses, qui sont parfois au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une \u00e9ducation universitaire. Ces derni\u00e8res arrivent mieux \u00e0 soutenir leurs enfants dans leur parcours scolaire.<\/p>\n<p><strong>Encadr\u00e9 1<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le travail au gris<\/strong><\/p>\n<p>Les travailleurs sans papiers ne travaillent pas toujours au noir. Travailler au noir signifie ne pas \u00eatre annonc\u00e9 aux assurances sociales et cela peut \u00eatre possible \u00e9galement avec un passeport suisse ou un permis C.<\/p>\n<p>Les sans-papiers, qui pr\u00e9f\u00e8rent souvent le titre sans statut l\u00e9gal car ils poss\u00e8dent un passeport de leur pays d\u2019origine, sont forc\u00e9ment plus expos\u00e9s au travail au noir. Mais ils sont souvent engag\u00e9s par des employeurs qui ne souhaitent pas les faire travailler au noir. Ils les d\u00e9clarent aux assurances sociales (AVS, ch\u00f4mage, 2e pilier, etc), voire aux imp\u00f4ts, m\u00eame s\u2019ils ne poss\u00e8dent pas de permis de s\u00e9jour valable. C\u2019est le travail au gris.<\/p>\n<p><strong>Encadr\u00e9 2<\/strong><\/p>\n<p><strong>Brain drain versus care drain<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019auteure am\u00e9ricaine Arlie Russell Hochschild qui a analys\u00e9 le \u00abcare drain\u00bb pour la premi\u00e8re fois en 2004, par opposition au \u00abbrain drain\u00bb: en plus de la fuite des cerveaux des pays du Sud vers les pays d\u00e9velopp\u00e9s, nous assistons actuellement \u00e0 la \u00abfuite des soins\u00bb. Des millions de m\u00e8res philippines ou latino-am\u00e9ricaines abandonnent leurs enfants en bas \u00e2ge pour s\u2019occuper de ceux de familles riches dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s. Elles donnent ainsi de l\u2019amour \u00e0 des enfants qui ne sont pas les leurs, afin de faire vivre leurs propres enfants, qui se retrouvent priv\u00e9s d\u2019amour.<\/p>\n<p>Les femmes du monde seraient ainsi distribu\u00e9es en trois groupes: les plus pauvres, qui vivent dans les pays du sud et n\u2019ont pas les moyens d\u2019\u00e9migrer, s\u2019occupent des enfants de celles qui ont \u00e9migr\u00e9 vers le nord. Ces derni\u00e8res, issues des classes moyennes des pays du Sud, \u00e9migrent pour s\u2019occuper des enfants des femmes de pays riches, qui leur d\u00e9l\u00e8guent ainsi le travail domestique afin de s\u2019investir dans leur carri\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>Encadr\u00e9 3<\/strong><\/p>\n<p><strong>Controverse autour de la formation des jeunes sans-papier<\/strong><\/p>\n<p>Le Conseil f\u00e9d\u00e9ral se penche depuis quelques mois sur la question de savoir s\u2019il faut autoriser les jeunes sans titre de s\u00e9jour valable \u00e0 faire un apprentissage. Une d\u00e9cision complexe, car elle impliquerait de donner \u00e9galement un permis de s\u00e9jour, dans tous les cas provisoire, \u00e0 leurs parents. Dans ce d\u00e9bat, la tension entre droits humains et peur d\u2019ouvrir une br\u00e8che \u00e0 un flux incontr\u00f4lable d\u2019immigr\u00e9s se fait sentir. Certaines propositions voulaient forcer les ma\u00eetres d\u2019\u00e9cole \u00e0 d\u00e9noncer les \u00e9l\u00e8ves ill\u00e9gaux. La lev\u00e9e de boucliers qui s\u2019en est suivie l\u2019a vite rendue inapplicable. En attendant une loi qui risque de prendre plusieurs ann\u00e9es pour entrer en vigueur, la municipalit\u00e9 de la Ville de Lausanne a pris une d\u00e9cision pionni\u00e8re: elle a autoris\u00e9 l\u2019engagement de jeunes apprentis sans-papiers.<\/p>\n<p><strong>Encadr\u00e9 4<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00abOn peut nous reprocher d\u2019avoir fait un mauvais choix, mais pas d\u2019avoir commis une faute\u00bb <\/strong><\/p>\n<p><strong>Patricia, 24 ans, Equatorienne<\/strong><\/p>\n<p>Avec son accent vaudois et son cartable charg\u00e9 de livres, Patricia se fond dans la masse des \u00e9l\u00e8ves de l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne. Etudiante en sciences politiques, cette jeune Equatorienne poss\u00e8de pourtant une d\u00e9termination dans le regard qui la distingue de ses camarades. \u00abJ\u2019ai d\u00fb lutter plus que les autres pour arriver l\u00e0 o\u00f9 je suis\u00bb, se justifie-t-elle. Patricia est arriv\u00e9e en Suisse \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ans. Elle rejoint alors sa m\u00e8re, partie quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t pour des raisons \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>\u00abJusqu\u2019\u00e0 18 ans, j\u2019ai concentr\u00e9 tous mes efforts pour r\u00e9ussir ma scolarit\u00e9. Je ne me rendais pas compte de ma situation de sans-papiers. Ma m\u00e8re s\u2019est sacrifi\u00e9e pour m\u2019offrir une stabilit\u00e9 affective et mat\u00e9rielle. Je vivais comme n\u2019importe quelle adolescente.\u00bb C\u2019est autour de sa majorit\u00e9 que Patricia se rend compte de sa diff\u00e9rence: \u00abLes autres partaient en voyage et pas moi. Pour trouver un travail, je devais toujours me d\u00e9brouiller autrement.\u00bb Si la jeune femme admet avoir ressenti du stress par rapport \u00e0 sa situation, elle nie en avoir souffert: \u00abIl n\u2019y a que peu de moments o\u00f9 l\u2019on a besoin de papiers. Vu que je parle fran\u00e7ais et que je suis int\u00e9gr\u00e9e, personne, pas m\u00eame mes employeurs ou mes meilleurs amis, ne me pose de questions. A part quelques proches, personne n\u2019est au courant de ma situation. Et je ne me suis jamais sentie inf\u00e9rieure.\u00bb<\/p>\n<p>Patricia ne voit pas son avenir ailleurs qu\u2019en Suisse: \u00abC\u2019est ici que j\u2019ai mon r\u00e9seau et mon avenir professionnel. J\u2019ai int\u00e9gr\u00e9 les valeurs de ce pays, comme celle du m\u00e9rite li\u00e9 au travail.\u00bb Seuls certains d\u00e9bats politiques sur les sans-papiers lui glacent le sang: \u00abCertains politiciens veulent nous faire croire que nous avons commis un d\u00e9lit. C\u2019est terriblement injuste, car si l\u2019on peut nous reprocher d\u2019avoir fait un mauvais choix migratoire, on ne peut pas nous reprocher d\u2019avoir commis une faute.\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En sortant de l\u2019enfance, des milliers de jeunes gens apprennent qu\u2019ils sont ill\u00e9gaux en Suisse. Comment r\u00e9agissent-ils? Myrian Carbajal a \u00e9tudi\u00e9 leur cas.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[11],"tags":[],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/200"}],"collection":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=200"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/200\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":262,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/200\/revisions\/262"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=200"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=200"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/genevieveruiz.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=200"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}